Cover Image

La fabrique des rêves

novembre 23, 2022 Temps de lecture: 19 minutes

Ça grouillait.

Partout, dans tous les sens, les artères encrassées vomissaient promptement des visiteurs moites, ballottés par les courants contraires. Les murs résonnaient de paroles noyées dans les mascarets issus des flots sonores et la petite enveloppe corporelle de Noah semblait particule à la dérive perdue dans les rouleaux. Elle se sentait isolée et impersonnelle dans le tas des corps qui s’étaient engouffrés dans les journées portes ouvertes de la fabrique à rêves. Le parcours se voulait sans cohérence apparente, comme dans un rêve, et seuls ses objectifs lui permettaient d’avancer sans embûche : à la fin de la journée, elle aurait un entretien pour son stage de technicienne supérieure.

Parmi les points d’intérêt : l’incubateur, la cisailleuse, le bureau des études techniques et oniriques et un autre ensemble d’éléments qu’elle n’avait jamais pu approcher avant ces premières journées portes ouvertes. Elle les avait toujours devinés en observant ces épaisses fumées multicolores sortir des longues cheminées de briques, elle s’était toujours représenté l’art et la manière de produire des imaginaires sans pouvoir y apposer le vernis de la réalité.

La jeune femme chercha ce qui était le plus près d’elle. L’incubateur se trouvait à peine une dizaine de mètres plus loin et en brassant suffisamment elle serait aisément capable de le rejoindre en quelques minutes. Passé les cordons de délimitation, l’air était respirable, frais, agréable et tandis que ses muscles se décontractaient, son esprit se préparait à enfin comprendre la genèse des rêves.



« Vous êtes ici dans l’incubateur »

Noah frissonna. L’impatience la gagnait. L’oratrice était une femme d’une cinquantaine d’années qui lui inspirait une confiance naturelle. Elle avait pris place sur un escalier en fer antidérapant et surplombait l’ensemble des visiteurs ; sa voix résonnait d’un écho métallique dans l’espace immense de la zone de production.

« Vous êtes sans doute déjà passés par le laboratoire de fusion/création dans lequel on sélectionne les lignées de rêves les plus prometteuses. Ici, on s’occupe de leur donner tout ce dont elles ont besoin pour se développer parfaitement. Dans chaque grande cuve de cuivre est contenu un rêve, rendu visible par un milieu nourrissant spécialement conçu pour répondre à tous leurs besoins. N’hésitez pas à regarder par le hublot pour voir à quoi ils ressemblent, c’est magnifique.

Noah se hissa sur un petit promontoire en bois rustique et observa l’intérieur de la cuve rutilante au liquide bleuâtre : « Celui-ci a déjà quelques mois, il est bientôt prêt », lui indiqua la présentatrice.

Le rêve était une sorte de liquide lourd qui infusait de manière tout à fait splendide dans son milieu. Il s’étendait, lentement, puis se compressait, lentement. On voyait à travers ses lentes pulsations la vie qu’il portait en lui. Les reflets ombragés sous des sortes de tentacules violacées contrastaient délicatement avec le léger halo lumineux venu du néon en haut, qui irisait leur surface. L’ensemble semblait baigner dans l’harmonie la plus parfaite. Puis, Noah remarqua une petite boule noire derrière le rêve.

Dommage.

« Qu’est-ce que cette petite boule noire dans la cuve, madame? » Demanda-t-elle.

Le regard de l’oratrice s’assombrit, elle releva le numéro de la cuve et passa un petit coup de talkie, puis, le liquide bleu devint instantanément jaune, Noah découvrit, un peu brutalement certes, qu’un fluide pouvait se tordre de douleur, devenir rose délavé et mourir dans des souffrances visiblement atroces avant de ressortir d’une cuve par un trou du diamètre d’une antique pièce de deux euros en une petite dizaine de secondes. « Certains rêves tournent mal dès leur incubation et il est très important de les détecter rapidement afin d’éviter aux êtres humains de souffrir pendant plusieurs nuits. »

Noah eut un solide haut le cœur devant la brutalité de l’évènement. Cet endroit qui l’avait toujours attiré regorgeait visiblement de visions d’horreurs. Elle se sentait vaciller mais, à vrai dire, elle avait toujours été mise en garde par sa mère : « Tu sais Noah, la fabrique de rêves, c’est pas Disneyland... Et Disneyland non plus, d’ailleurs ». Elle sortit de la halle en ruminant sa tristesse, mais sa détermination restait intacte, elle voulait permettre à chacun⋅e d’avoir les meilleurs rêves, y contribuer serait pour elle l’accomplissement d’une vie.



Noah traversa tout le hall pour se rendre dans l’endroit qui lui avait été présenté comme le plus dur. Elle se remémorait les paroles de sa sœur. « Tu sais Noah, la cisailleuse, c’est un truc d’homme, de vrai, faut avoir l’estomac bien accroché ». Elle n’entrait pas à proprement parler dans la catégorie vrai homme, mais elle n’avait par ailleurs jamais cherché à la définir et ne s’attendait pas spécialement à être plus ou moins bousculée que dans l’incubateur. Elle nagea dans la foule pour rejoindre le long couloir qui menait vers le site industriel. Elle traversa une large cour sur laquelle d’immenses wagons attendaient leurs cargaisons tandis que d’immenses camions de convois spéciaux déchargeaient de nouvelles machines. On marmonnait dans la foule qu’une cisailleuse flambant neuve aurait dû être installée quelques jours avant la visite mais qu’elle était arrivée en retard.

Un homme d’une quarantaine d’année, chauve, avec un petit bouc et une musculature imposante — sans doute un vrai homme — les attendait dans le vacarme de la chaîne de production. Sa voix grave couvrait le bruit des machines à vapeur et du tapis roulant. Une pièce sortait de là toutes les 3 secondes et rejoignait le pôle conditionnement qui s’occupait de charger les trains de marchandises.

« Qui se souvient avoir déjà fait un rêve cohérent ? — Shlack —Tout d’une traite ? » Personne ne leva la main, bien évidemment : « Les rêves,— Shlack — c’est fait de plein de bouts de rêves assemblés ensembles pour faire un ensemble parfaitement incohérent. — Shlack —L’important, c’est de bien greffer par la suite.— Shlack — La cisailleuse, c’est une ensemble de quatre parties.— Shlack — Les hachoirs, là, qui tombent régulièrement pour ponctuer mes phrases,— Shlack — permettent de découper les rêves en petites parties ».

C’était absolument répugnant.

« Bien sûr, on est pas des bêtes, on les endort avant. C’est l’intérêt de la première phase, là, celle que vous ne voyez pas. » Il désigna un grand box en métal oxydé. « Là-bas, on les endort afin qu’ils ne vivent pas mal le moment. Un peu comme avant une opération chirurgicale. On vous opère pas de l’appendicite sans anesthésie. Et bien là là, c’est pareil. Bien sûr c’est pas une piqûre. La nature est bien faîte, alors on l’utilise à notre avantage : quand un rêve s’endort —fait très rare—, il se solidifie. On se contente donc de mélanger dans leur milieu un composé chimique très particulier qui permet de les endormir et de les manipuler ». Noah regardait médusée la chaîne ininterrompue de rêves amputés qui gisaient, inanimés, sur le tapis roulant. Elle s’attendait à quelque chose de dur, bien entendu, mais ici, tout semblait normal. La barbarie infligée à ces rêves semblait totalement acceptée, banale.

« On vous avait prévenu : âmes sensibles, s’abstenir ! » Il marqua une pause, satisfait de son petit effet. « Bon il reste deux étapes dans la chaîne, c’est là qu’il y a besoin de beaucoup d’opérateurs. La chaîne se sépare en six pour permettre aux travailleurs et aux travailleuses de greffer en parallèle. Dans la troisième phase, donc, on mélange les petits bouts de rêve pour les remettre ensemble. L’objectif c’est de refaire des rêves, mais avec ce côté protéiforme, sans cohérence apparente, que vous connaissez tous. Pour faire simple, on met une petite colle, sur les bouts découpés et on recolle les bouts de rêve en les croisant. »

C’était littéralement ça. Elle voyait les personnels, en parallèle, prendre un petit pinceau et badigeonner les rêves de colle tandis que les suivants consultaient les plans et prenaient avec des gants les petits bouts pour les coller les uns aux autres selon le schéma de montage. Elle n’était pas tant choquée que révoltée : la scène était d’une rare violence.

« Enfin la dernière étape, c’est le contrôle qualité, on s’assure que le rêve correspond bien aux exigences des clients, qu’il a bien toutes les caractéristiques physiques d’un rêve. Qu’ils n’ont pas développé de tumeurs cauchemardesques, qu’il aborde les bonnes thématiques, qu’il est agréable, qu’il a toujours du sens, etc, bref, qu’on a bien suivi la bonne recette pour faire ça. Les techniques oniriques, c’est un peu comme de la cuisine, il faut les bons ingrédients, dans les bonnes proportions ».

« T’es trop sensible, lui disait souvent sa sœur, lâche-toi un peu, c’est la vie, c’est comme ça, il y a des choses rudes, mais il faut aussi voir le bon côté des choses ». Pas totalement faux. Pas vrai non plus ceci dit. Noah leva timidement sa main :

« On a toujours fait comme ça ? Demanda-t-elle.

— Comment ça toujours ?

— Ben je sais pas, avant, on faisait comment ?

— Ouh, bonne question petite — elle avait 23 ans —, ça fait une bonne centaine d’année qu’on fonctionne comme ça ouais, c’est un système éprouvé. Avant, les rêves se baladaient dans la nature, ils faisaient n’importe quoi. Certains devenaient complètement fous, viraient au cauchemar et harcelaient toujours les mêmes personnes. Depuis qu’on les a domestiqués, c’est plus la même paire de manches. Maintenant, tout le monde fait de beaux rêves, doux et agréables, personne ne souffre, pas même les rêves, ils dorment quand on les opère et ils se réveillent tout aussi heureux, quelques heures plus tard.

— Mais vous savez pourquoi il y a besoin de les découper, comme ça ?

— Ah ça oui, bien sûr. C’est pour la diversité. Avant, quand les rêves faisaient n’importe quoi, ils étaient très nombreux, et, plusieurs fois par nuit, ils se croisaient dans le sommeil des gens, ils laissaient leurs traces, se mélangeaient et formaient un ensemble complètement incompréhensible bien que riche. On essaie de reproduire cette diversité, mais sur un seul rêve. Ça permet d’être sûr qu’il réagira bien, de mieux prévoir son évolution, et en plus ça permet de n’utiliser qu’un seul rêve par personne chaque nuit.

— Et on ne pourrait pas… Faire mieux ?

— Oh ça vous savez, c’est pas nous qui décidons.

Noah était un peu perdue. Ça semblait avoir du sens. Ça semblait rationnel de procéder comme ça, et pourtant elle ne s’y faisait pas. Voir de la sorte tous ces bouts de rêves entassés comme des marchandises, charriés comme de vulgaires objets, c’était très étrange et elle ne parvenait pas à dépasser l’absence totale de ritualisation et la froideur des chaînes de production.



La jeune femme réfléchit quelques instants à la suite de sa visite en sortant de l’usine. De l’autre côté de la cour se trouvait le BETeO dans un splendide bâtiment cylindrique plaqué de cuivre oxydé qui constituait le centre névralgique de l’activité créative des lieux. L’ensemble sur de fins pilotis de métal blanc semblait posé à même le ciel. La façade extérieure était peinte dans un revêtement intelligent qui calculait en permanence la luminance et les teintes à apposer sur les murs pour ressembler le plus fidèlement à un nuage. Noah trouvait le lieu splendide.

Au rez de chaussée, on était accueillis par un escalier de bois somptueux qui permettait de gagner le premier étage où se déroulait la majeure partie de l’activité économique du lieu.

« Ici, on conçoit, on calcule, on établit la composition parfaite des rêves. L’atelier de prototypage rapide est au bout de ce couloir mais nous n’aurons malheureusement pas la possibilité de visiter les lieux : nous ne sommes pas en phase de conception ». Le présentateur s’approcha d’une fresque murale derrière lui.

« Un rêve, c’est des éléments d’histoire, de contexte qu’il porte en lui, dans le noyau, là. Il y a aussi des thématiques, des sensations, des impressions, des odeurs, quelques bruits qui transitent le long de ces sortes de tentacules. »

L’histoire était belle, Noah semblait retrouver tout ce qu’elle avait toujours attendu de la fabrique de rêves, une connaissance douce de l’anatomie des rêves, au service d’une expérience la plus agréable qui soit pour les rêveurs.

« À l’ancienne, tout ça se baladait dans la nature, en suspension, et, de temps en temps, rencontrait un humain qui dormait. C’est un procédé formidable, complexe, merveilleux que celui de l'arrimage, décrit pour la première fois dans les années 2020 — jusqu’alors, on ignorait même l’existence physique des rêves —, le rêve vient se poser contre le front du dormeur et tous ces petits capteurs à peine tangibles viennent écouter son activité cérébrale. Sans pour autant comprendre ce qui se joue dans la tête de l’autre, le rêve écoute, tâtonne, essaie de deviner ce dont le dormeur a besoin. Pendant une vingtaine de minutes, il ne se passe rien. Les deux corps entrent en résonance et produisent petit à petit un son inaudible pour l’humain qui va se mettre à attirer une foule d’autres rêves.

Le primo-rêve crée une structure, un monde, qu’il propose à son coéquipier qui, dans son inconscient profond peut l’accepter, éventuellement la moduler légèrement, et bientôt, le long de ses neurones, circule une vision claire et limpide, le contexte prend forme et, alors que tout est calme, que le silence nocturne est la règle, l’hôte entend, vit une histoire merveilleuse, voit des formes connues de lui seul et tire de cette symbiose la force dont il a besoin pour sa vie quotidienne, en échange d’une quantité dérisoire d’énergie électrique produite par quelques synapses jusqu’alors fatigués. Puis, d’autre rêves arrivent et proposent des sensations encore plus douces, des gammes de couleurs merveilleuses qui viennent compléter les précédentes ». Cette histoire, cette symbiose, c’était ça qu’elle avait toujours cherché, qu’elle avait toujours imaginé et à laquelle, aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours voulu contribuer.

« Des fois, certains rêves devenaient fous. Complètement fous. Ils comprenaient que les activités qui leurs permettaient de tirer le plus d’énergie étaient celles qui effrayaient, celles qui tendaient les nerfs à vif. Ils se transformaient en tortionnaires nocturnes, dopés par la terreur de leurs victimes, ils parvenaient à faire fuir les autres rêves ou à complètement les assimiler et devenaient des êtres boulimiques, errant de dormeur en dormeur avant de finir par mourir, épuisés par leur vie de débauche. Vous en avez peut-être déjà entendu parler, on les dénommait autrefois « cauchemars ». C’est pour ça que désormais, on domestique les rêves. Je parie qu’aucun d’entre vous n’en a jamais croisé, pas vrai? Grâce à notre chaîne de production entièrement sécurisée, tout cela n’arrive plus. C’est un peu ça notre travail, améliorer ce que fait la nature, pallier ses imperfections.

Un autre intérêt de la domestication, c’est bien entendu qu’on est complètement maître du contenu des rêves, ça permet de répondre parfaitement aux demandes des clients.

— Mais comment vous les connaissez, demanda Noah benoîtement après y avoir été autorisée.

— Et bien ils nous les adressent. »

Noah n’avait jamais formulé de telle demande et fût assez profondément étonnée par la réponse bien qu’elle restait captivée par l’histoire : « Avec la greffe, cette technologie révolutionnaire, on peut éviter un tas de contenu qui peuvent déranger les dormeurs, faire des rêves spécialisés, thématiques, bref, améliorer la qualité générale des rêves, et donc, le bonheur de chacun. » Noah était conquise ; le Moyen-Âge des rêves était certes plus respectueux d’eux, mais ils étaient aussi beaucoup plus indisciplinés, voire dangereux.



La DRH était assise derrière son bureau : « Eh bien, on peut dire que vous en avez de la chance ! Vous venez à une journée portes ouvertes, vous demandez, à tout hasard, un stage et vous voilà à la direction des ressources humaines pour un entretien d’embauche. »

Noah n’était pas encore certaine de vouloir de ce poste. Elle était restée subjuguée devant la splendeur du fonctionnement des rêves mais était toujours très dérangée par leur traitement. Tous ces schémas anatomiques, ces explications techniques. Elle était restée longtemps après la présentation pour poser énormément de questions : des détails de fonctionnement de leur anatomie, leurs modes de vie, leurs habitudes, tout cela était passionnant et ne figurait absolument pas dans les manuels scolaires.

« Nous cherchons différents profils, quel travail vous irait le mieux ? ». Noah réfléchit quelques instants. « J’aime beaucoup la science des rêves, ce sont des êtres fascinants, j’aimerais les étudier, étudier leurs conditions de vies.

— Vous aimeriez en apprendre plus ?

— Assurément.

— Que diriez-vous d’effectuer un stage dans nos laboratoires ? Vous pourrez en apprendre plus, satisfaire votre curiosité. Puis, vous pourrez appliquer vos connaissances à l’optimisation des processus de production. Des chercheurs ont récemment démontré que si l’on diminuait le stress des rêves lors des premières phases de la production, on pouvait augmenter leur capacité à rendre heureux les utilisateurs, et donc augmenter leurs capacités de suggestion.

— De suggestion ?

— Et bien oui, pour faire marcher tout ça, pour permettre à chacun d’avoir, gratuitement, des rêves de qualité, il nous faut des clients, des sponsors, alors bien sûr, étant donné notre utilité publique, nous sommes largement subventionnés par l’État, mais ça ne suffit pas. Dans certains rêves, on place des thématiques plus intéressantes pour nos partenaires qui comptent pour environ 70 % de notre chiffre d’affaires de quelques milliards annuels. Rassurez-vous, c’est très peu intrusif, ce sont d’ailleurs souvent des thématiques que les utilisateurs auraient réclamé d’eux-mêmes, nous adaptons précisément nos rêves à chacun. Ça aurait beaucoup moins de capacité de suggestion si on ne le faisait pas d’ailleurs. »

Noah était rassurée. Elle s’était imaginé beaucoup de choses concernant ces clients, des demandes loufoques ou un grand pouvoir. Cependant, au fond d’elle, sans réellement savoir pourquoi, elle trouvait un peu bizarre d’influencer les gens dans leurs rêves, comme quelque chose contraire à l’éthique : « Songez au gain pour chacun, se réveiller en ayant évité tous les cauchemars, prêt à croquer dans la vie à pleines dents. À l’époque des premières cultures de rêves, on se posait pas ce genre de questions, croyez-moi, on a pris le progrès comme il est venu ».

Noah mesura sa chance avant d’accepter la proposition ; trouver si facilement un stage, par les temps qui courent, dans un domaine aussi passionnant, c’était devenu rare et précieux. Et puis qui sait, peut-être arriverait-elle à améliorer les conditions de vie des rêves.

Une de plus.

Un grand merci à 🍏 pour son travail de relecture

Journées du patrimoine

mai 19, 2022 Temps de lecture: 51 minutes

« Chers visiteurs, chères visiteuses, entrez entrez dans l’antichambre du progrès technique. »

La foule des badauds curieux s’amassait peu à peu en cette nouvelle édition des journées du patrimoine. La voix qui leur parlait était perchée sur un petit présentoir en bois posté quelques mètres au-dessus de la pièce, qui était elle-même une immense verrière donnant sur une halle gargantuesque emplie de petits êtres en train d’accomplir leur devoir.

« Vous vous trouvez présentement dans le centre de pilotage, le centre névralgique de l’administration des centres d’appui sur bouton. D’ici, on peut veiller sur chacun de nos associés afin de leur permettre à tous de réaliser les meilleures performances et de s’épanouir complètement dans leur activité. »

Qu’iels avaient l’air heureux, dans leur chemise aux tons vert pomme, programmées pour modifier leur couleur en fonction des donnée biophysiques. Toustes étaient souriants et semblaient enthousiastes bien que très concentrés à leur tâche.

« Avez-vous déjà essayé de générer une clé de chiffrement ? » Poursuivit l’orateur à la veste couleur épinard. « Une clé de chiffrement, essentielle à toute conversation sécurisée, à la protection des données où qu’elles soient — téléphone, compte en banque, vos puces intra et extra corporelles — mais aussi et surtout à notre création monétaire décentralisée, hors du contrôle de tout état. Et bien pour faire cette clé, poursuivit-il, et ce depuis les années 1980, il faut de l’entropie, de l’aléatoire, quelque chose dont un attaquant ne pourra pas prédire le comportement. Auquel cas, il suffirait d’avoir suffisamment de connaissances du monde pour obtenir la même clé qu’une autre générée sans utilisation d’un aléatoire parfait ».

En même temps qu’il parlait, son discours était retransmis sur tous les murs de la verrière qui étaient dotés des dernières technologies permettant de les opacifier pour y diffuser des clips vidéo. Sa veste vira au vert que l’on trouve usuellement sur les bâches où repose le fumier en train de refroidir quand il nota l’attention avec laquelle les visiteurs l’écoutaient, comme suspendus à ses lèvres. Il voyait que certains commençaient à comprendre l’intérêt de ce processus qu’il avait mis plusieurs années à rendre opérationnel avec son co-entrepreneur.

« Toustes nos associées sont des génératrices d’entropie, iels appuient sur leur bouton, quand iels le désirent et génèrent ainsi un aléatoire complètement imprévisible. Le graal de la sécurité informatique. Et c’est ce que nous intervenons, nous vendons à toutes les entreprises qui en ont besoin.

— Ça n’est pas embêtant, à la longue ? D’appuyer aléatoirement sur un bouton ? Demanda innocemment une jeune fille intéressée par l’histoire mais qui ne comprenait pas une seule seconde qu’autant de chemises soient vertes dans la salle située sous ses pieds.

— Et bien demandez leur vous-même, le relationnel fait également partie de leurs missions. Crick ? Sélectionnez aléatoirement un employé s’il vous plait.

Le ton général de la salle tira légèrement vers les jaunes pâles jusqu’à ce que l’une des vestes devienne carrément orange foncé, tulipe au milieu d’une pelouse bien rangée.

— Camille, pourriez-vous s’il vous plait, si vous en avez le temps et l’envie et que cela ne vous stresse pas trop, accepter de répondre à quelques questions au sujet de votre travail ?

La jeune personne se leva et prit dans sa quelques cachets afin de rendre son textile un peu plus présentable. Elle releva la tête et les caméras dans l’open space se braquèrent sur elle afin que tout le monde puisse la voir. L’enfant demanda timidement :

— Ça vous plait comme travail ? Ce… Ce n’est pas trop ennuyeux ?

L’employé arbora un sourire sincère : la question n’était pas compliquée, la réponse évidente et sans dangerosité.

— Non bien sûr, tout est fait pour que l’on prenne du plaisir. C’est important vous savez, et puis c’est un des rares emplois où l’humain est encore très utile, il y a quelque chose de rassurant à se sentir unique, imprévisible. Ce serait terrible si nous étions inutiles, que nous n’avions aucun avantage concurrentiel sur les machines et que nulle part il n’y avait besoin d’être humains. Il faut que vous, les enfants, vous ayez le droit de rêver.

— Peut-être pourriez vous nous dire comment le travail est rendu si passionnant. Poussa légèrement le directeur.

— Bien sûr, avec plaisir ! Répondit Camille d’une joie vérifiable. Qu’est-ce que tu aimes, petite ?

La gamine hésita, puis répondit, sûre d’elle

— Que ma maman me raconte des histoires, la musique et le chocolat.

Camille réfléchit quelques instants comment l’enfant pourrait s’intégrer dans la société.

— Bon, pour le chocolat, c’est malheureusement une substance dangereuse pour la santé des associés, et l’administration des centres d’appui sur bouton prend soin de ses employés, donc ça ne sera pas un bon exemple. Mais si tu aimes la musique par exemple, on a démontré il y a quelques années déjà qu’il était tout à fait possible d’obtenir un aléatoire parfait en t’invitant à écouter les musiques qui te plaisent — certaines légèrement accélérées pour des raisons de productivité — et en t’invitant à passer quand tu es lassée. Toi qui aimes la musique, tu pourrais passer ta journée à parfaire ta culture dans le domaine. Même chose pour les histoires : tu peux écouter nos synthèses vocales dernier cri te conter des histoires et passer à la suivante quand tu veux, tu es libre du nombre d’histoires que tu veux écouter à la fois, tant que tu alternes entre au moins deux, bien entendu.

Camille avait opté de son côté pour les flux d’information. La meilleure source de revenus et celle la plus usitée par les associés car une des seules qui permette de réellement dégager un revenu solide. La méthode consistait à être placée sur le site d’un journal en ligne et à choisir des articles comme bon nous semblait.

— Vous savez, reprit le directeur, nos méthodes de travail ne viennent pas de nulle part… On avait dans les années 2010 une science émergente, la captologie. C’était une science cognitive qui permettait de trouver les meilleures méthodes pour capter l’attention d’utilisateurs et qu’ils restent prisonniers de plateformes ; on rallongeait artificiellement le temps de chargement de pages, on enchaînait les contenus sans jamais laisser à un utilisateur le temps de s’arrêter spontanément. C’était employé à des fins mercantiles bas. Désormais cette époque est, heureusement, totalement révolue, mais perdre totalement des techniques pour rendre amusant le travail eut été un gâchis de ressources considérables. Aussi, nous utilisons les résultats de toutes ces études pour donner envie aux associés de faire des heures supplémentaires et les rendre satisfaits au travail. Pour ne citer que certaines de nos méthodes, les plus connues, on les invite à changer d’activité régulièrement en restant sur la même interface par exemple. Ils gagnent aléatoirement de l’argent quand ils cliquent, car on sait à quel point le côté aléatoire de l’argent est addi… récompensant. Autre exemple, les couleurs affichées à l’écran évoluent au fil de la journée pour permettre à chaque employé, selon ses besoins et envies, de gagner en productivité ou en endurance. On sait que les tons bleus maintiennent éveillés tandis que les tons rouges maintiennent aux aguets, sur les gardes, sans influer sur les rythmes de sommeil.

— Si je comprends bien, s’éleva une voix dans l’assistance, vous avez des halls d’employés, des départements de recherche entiers dédiés au bien-être de ces employés ?

— Le marché est porteur, et effectivement, cela nous permet de travailler en coopération avec de nombreux associés. Les investisseurs sont très intéressés par nos solutions, et l’avenir des monnaies virtuelles semble porter sur leurs épaules. Au début, avec mon co-entrepreneur, nous retroussions nos manches dans un vieux garage de la région Parisienne, et au fil des années, nos solutions sont devenues de plus en plus alléchantes, les besoins industriels en génération de clé ont explosé, les générations automatiques sont toutes devenues obsolètes au fil de leur invention et notre savoir-faire est devenu nécessaire à tous. Au début, c’était dur, il fallait être assis sur une chaise peu confortable, et appuyer sur un simple bouton, c’était en plus très mal payé. Heureusement, avec l’explosion du marché, on a pu améliorer notre productivité, ouvrir des départements de recherche, développer des dizaines de programmes pour s’amuser au travail. Que voulez-vous faire ? Zapper sur de la musique ? Des programmes télévisuels ? Des publications scientifiques ? Des poèmes ? Vous pouvez faire tout ce que vous voulez au sein de l’entreprise.

La journaliste fût soudain prise d’une question sotte, mais qui ne lui avait jamais traversé l’esprit.

— Et si on n’utilisait à nouveau une monnaie papier, ne nécessiterait-elle pas moins d’emploi ?

— Enfin vous n’y pensez pas ! Une si grande source d’emplois agréables, qui permettent à chacun et chacune de s’épanouir en toute liberté, de travailler quand iel veut. Ce serait si rétrograde et dangereux pour le système économique en entier… La monnaie risque de s’effondrer.

Son costume avait légèrement pâli mais il s’efforça de catalyser son attention sur quelque chose de positif : si ses subalternes remarquaient sa baisse de confiance, iels pourraient bien se démotiver et perdre en fiabilité.


La route est longue mais la voie est sûre

mai 19, 2022 Temps de lecture: 363 minutes

« Bonjour Kyana, rebienvenue chez toi. Pour l’instant, tu y as passé 24,78 heures, soit un peu plus de trois nuits cette semaine ». C’était peu, parfaitement peu, cela montrait qu’elle avait une vie sociale mais qu’elle ne désertait pas non plus son logement, elle avait des moments rien qu’à elle. La voix avec qui elle conversait était féminine, assurée, et forte, comme l’appréciaient sans doute toutes les personnes du même profil que Kyana.

« Souhaitez-vous accéder à quelques logiciels libres ? Kyana ? Environ 14327 paquets peuvent être mis à jour, dont 367 pour votre sécurité. »

Kyana s’assit à côté de l’écran de son ordinateur, un vieux calculateur du début des années 2020, elle inspecta quelques instants les paquets, sur les 367, 11 concernaient des failles logicielles récemment découvertes, 356 des logiciels espions plus ou moins obligatoires. Elle avait installé sur son ordinateurs deux ou trois services chargés pour elle de trier les add-ons qui avaient un réel intérêt, de ceux complètement inutiles et se savait protégée contre les techniques abusives de tiers.

Un petit passage par ses mails avant de se déconnecter complètement : se déconnecter c’est important pour rester productif. 12 mails, 10 mails de candidatures refusées, un d’un illustre inconnu, et un de productivity@kyanasmyrnes.fr, un service qu’elle hébergeait elle-même : 

« Salut best of the best, cette semaine, tu as déconnecté 20h et 32 minutes, dont 17h de sommeil, c’est pas mal, mais pense à déconnecter un peu plus, ou tu risques d’avoir des problèmes de santé, et la santé, c’est important.

Ce mail a été généré automatiquement et pourra servir de preuve pour toute enquête judiciaire.

Vidéos témoins de vos dernières 24h disponibles sur kyarasmyrnes.fr/2035.10.2 et backups.framacorp.fr/2035.10.2, probabilité de fausseté 0.0017% assurée par freeSecurity »

YAPPY ! (Yet Another Productivity Product for You) avait été une véritable petite révolution à l’époque, elle permettait à chacun de se doter d’un assistant, diagnostiquant votre cas à partir de quantités massives de données, et vous conseillant au mieux pour assurer votre sécurité, sécurité financière, sécurité contre les agressions, sécurité amoureuse, etc. Kyara éteignit son écran pour lire un livre avant d’aller se coucher.

 

 

Le lendemain, elle se rendit d’un bon pas à son entretien. Chaque matin, une IA de YAPPY ! calculait pour elle le chemin le plus sûr pour éviter toute mauvaise rencontre, elle avait pu paramétrer l’application comme elle le souhaitait, disponible gratuitement, au code source ouvert, plus de 10 000 plugins étaient disponibles, une communauté très active en développait de nouveaux chaque jour, documentait les cartes et les risques locaux associés à chaque quartier. Certain plug-in étaient mieux vus que d'autres, et certains carrément mal famés. Mieux, on pouvait activer la géolocalisation pour partager de manière anonyme et sécurisée des informations sur notre passage, pour permettre aux algorithmes présents sur d’autres machines d’améliorer les chemins d’autres utilisateurs. Des algorithmes répartis chiffraient et déchiffraient les données de manières anonymes, utilisaient des algorithmes probabilistes avancés pour empêcher toute désanonymisation et il était peu probable qu’un jour quelqu’un seul aie la puissance nécessaire pour désanonymiser tous ces flux de données. En quelques secondes, les informations fusaient sur le réseau 6G, rejoignaient les fibres et se dispersaient parmi les utilisateurs pour améliorer le quotidien de chacun en échangeant des tas d’informations bien plus efficacement que ne le font les humains.

Kyana avait rendez-vous un peu derrière le château de Compiègne, dans des quartiers dont la note s’était dégradée au fil du temps, elle avait quitté la rue du Vivier Corax où elle habitait, et l’algorithme avait émis plusieurs chemins, son extension MAP$ en avait ajouté quelques-uns rémunérés quelques euros si elle consentait à partager les vidéos prouvant qu’elle avait suivi son itinéraire, c’était très facile à faire, à peine quelques coups de pouce sur l’application et elle pouvait justifier du passage de manière anonyme. Un peu à court d’argent, elle avait pris un chemin à peine plus long, mais très sûr et lui permettant de rentabiliser, elle avait en plus quelques courses à faire et l’itinéraire lui permettait cette latitude. Il lui fallait passer par la rue Sainte Corneille, la grande rue du marché, qui menait à la Mairie. Elle pouvait même gagner 0.20€ supplémentaires si elle consentait à rentrer dans certains magasins mais elle était un peu pressée et n’avait jamais trouvé la chose très rentable.

Elle traversa rapidement la rue et passa devant l’agence Framacorp où trônait fièrement sa devise : « La route est longue, mais la voie est sûre ». Et c’était vrai, le logiciel libre, après quelques débuts difficiles, était devenu invasif, on ne pouvait s’opposer à sa progression et chaque logiciel libre qui prenait la place de son homologue propriétaire n’était jamais délogé. Ainsi toutes les entreprises, où qu’elles soient, quelles que soient leur taille, n’avaient pas pu rester concurrentielles face à des fondations embauchant à peine une dizaine de salariés transformés en surhumains par la puissance du numériques, et le rêve était devenu réalité, le logiciel libre avait gagné. Le symbolique rachat de la marque GAFAM pour quelques millions d’euros par la fondation Framasoft pour des services libres, sûrs et anonymes avait marqué la fin d’une ère et le début d’une ère de liberté.

 

 

*******

 

Elle longea la mairie, atteignit le château et trouva rapidement son chemin à travers les rues à peine remplies. La fin de son trajet était quasiment déserte : la rue où elle avait rendez-vous était l’une des plus mal évaluées de la ville, et aucun point d’importance n’y était référencé. On l’invita à s’installer, à lire brièvement quelques conditions de confidentialités préalables à un entretien d’embauche, ainsi qu’une dizaine de chartes éthiques à respecter.

         « Seriez-vous disposée à nous soumettre votre indice de citoyenneté ? Bien entendu, cela n’est pas obligatoire, vous pouvez totalement refuser, cela n’aura aucune conséquence, et une fois les vérifications de routine pour s’assurer qu’il n’est pas contrefait, nous nous engagerons solennellement à ne pas le garder ni à le communiquer à des tiers de confiance ».

Il n’était pas obligatoire de s’y soumettre, et la loi interdisait formellement de l’utiliser pour décider de l’embauche d’un candidat, de plus, les rares entreprises qui avaient essayé de s’en servir ou de les stocker avaient eu de lourds ennuis judiciaires : toutes celles qui s’étaient faites prendre avaient coulé, et il était impensable que la pratique fût courante. On racontait d’ailleurs que les recruteuses ne le regardaient même pas, et qu’elles s’intéressaient souvent uniquement à la réaction de l’intéressé, et aussi pour s’assurer que la personne en face d’elles n’était pas un repris de justice. Kyana esquissa un léger sourire, elle s’y attendait, elle sortit son téléphone en guise d’acceptation.

Il fallait un peu de patience pour calculer ce fameux indice, il était calculé en direct à partir d’informations disponibles sur le réseau : applications installées, chemins parcourus ces derniers mois, métiers des amis, tout était passé au crible. D’abord, une machine dédiée s’assurait de la validité de l’application installée sur le smartphone, puis celui-ci contactait la toile entière en utilisant son identité propre et inviolable, ses requêtes parcourait toutes sortes de câbles, réseaux Wi-Fi domestiques, véritables arrêtes de cette carcasse métallique que constituait la terre, pour rejoindre vaste quantité d’ordinateurs, téléphones, aspirateurs connectés ou les quelques rares datacenters ayant survécu à la nouvelle ère. Chacun envoyait une partie des données nécessaires au calcul, le processus était totalement opaque, mais une fois de plus, parfaitement optimisé pour garantir un anonymat total.

Le système était révolutionnaire, il analysait tout et allait obtenir des preuves partout où il pouvait : par exemple, chacune des deux-cent caméras sur le chemin de l’aller avaient enregistré son passage et il était possible de leur demander des preuves de ce passage. Ainsi, sur la base du volontariat, on pouvait prouver que l’on n’était pas en manifestation à tel ou tel moment, ou à telle ou telle réunion politique.

On pouvait ainsi prouver sa bonne foi sur des tas de sujets : logiciels installés sur vos diverses machines, casier judiciaire, vie de famille, compte en banque, et ce sans jamais compromettre aucune information importante. Bien sûr, de nombreuses personnes n’étaient pas dans le réseau, souvent par conviction, ce qui faussait parfois certains indices, mais celui-ci était tout de même globalement fiable.

Elle profita du laps de temps pour regarder l’endroit où elle était, un endroit très rassurant, lieu de connaissance et de tranquillité.

 

Le bureau était assez sombre mais très reposant : la lumière entrait par la fenêtre derrière Kyana et venait directement éclairer le mur bleu derrière l’examinateur. Il était assez vide et sa douce couleur pastel s’intégrait parfaitement avec la petite étagère blanche d’un style résolument moderne sur laquelle étaient posés des livres qui avaient marqué les dernières décennies La première des libertés, c’est la sécurité, de Georges Goldman ou encore la guerre économique, c’est la paix sociale, de André de Gouges. Des livres fondateurs de la géopolitique de ce milieu de siècle tourmenté.

En abaissant un le regard, elle pouvait observer le bureau sur lequel trônaient un certain nombre de dossiers en carton de toutes les couleurs où étaient écrit dans un français approximatif les noms de différents candidats. Le sien, rose saumon, était ouvert et l’examinateur écrivait à la main certains renseignements mais elle ne parvint pas à lire : cette écriture valait bien tous les systèmes de chiffrement du monde. L’entretien dura une vingtaine de minutes et elle repartit chez elle, il s’était bien déroulé et le recruteur avait paru intéressé par toute la discussion qu’ils avaient eue, elle rentra sans encombre. Allumage d'ordinateur. Vérification des paquets. Mails. Un de plus aujourd'hui.

 

« Madame,

Nous avons le regret de vous informer que votre profil ne correspond pas à celui recherché, nous vous souhaitons du courage dans votre recherche d’emploi,

Toutefois, si votre intérêt pour notre entreprise est sincère, nous pouvons envisager de vous proposer un volontariat de quelques mois pour vous permettre d’améliorer au mieux votre curriculum vitae et découvrir de nouvelles expériences, voire, qui sait, intégrer un jour notre belle entreprise.

Bien cordialement,

Philippe M., chargé de recrutement pour AESIS security systems. »

 

Avant de se coucher, elle reprit la lecture de l’ouvrage qu’elle avait commencé la veille, qui compilait un ensemble d’articles de blogs aujourd’hui supprimés du site officiel de framacorp et entama son nouveau chapitre : « Déframasoftisons internet ». Étonnant.  Curieuse idée que de penser que le logiciel libre ne suffisait pas à garantir la liberté.