
« Bonjour Kyana, rebienvenue chez toi. Pour l’instant, tu y as passé 24,78 heures, soit un peu plus de trois nuits cette semaine ». C’était peu, parfaitement peu, cela montrait qu’elle avait une vie sociale mais qu’elle ne désertait pas non plus son logement, elle avait des moments rien qu’à elle. La voix avec qui elle conversait était féminine, assurée, et forte, comme l’appréciaient sans doute toutes les personnes du même profil que Kyana.
« Souhaitez-vous accéder à quelques logiciels libres ? Kyana ? Environ 14327 paquets peuvent être mis à jour, dont 367 pour votre sécurité. »
Kyana s’assit à côté de l’écran de son ordinateur, un vieux calculateur du début des années 2020, elle inspecta quelques instants les paquets, sur les 367, 11 concernaient des failles logicielles récemment découvertes, 356 des logiciels espions plus ou moins obligatoires. Elle avait installé sur son ordinateurs deux ou trois services chargés pour elle de trier les add-ons qui avaient un réel intérêt, de ceux complètement inutiles et se savait protégée contre les techniques abusives de tiers.
Un petit passage par ses mails avant de se déconnecter complètement : se déconnecter c’est important pour rester productif. 12 mails, 10 mails de candidatures refusées, un d’un illustre inconnu, et un de productivity@kyanasmyrnes.fr, un service qu’elle hébergeait elle-même :
« Salut best of the best, cette semaine, tu as déconnecté 20h et 32 minutes, dont 17h de sommeil, c’est pas mal, mais pense à déconnecter un peu plus, ou tu risques d’avoir des problèmes de santé, et la santé, c’est important.
Ce mail a été généré automatiquement et pourra servir de preuve pour toute enquête judiciaire.
Vidéos témoins de vos dernières 24h disponibles sur kyarasmyrnes.fr/2035.10.2 et backups.framacorp.fr/2035.10.2, probabilité de fausseté 0.0017% assurée par freeSecurity »
YAPPY ! (Yet Another Productivity Product for You) avait été une véritable petite révolution à l’époque, elle permettait à chacun de se doter d’un assistant, diagnostiquant votre cas à partir de quantités massives de données, et vous conseillant au mieux pour assurer votre sécurité, sécurité financière, sécurité contre les agressions, sécurité amoureuse, etc. Kyara éteignit son écran pour lire un livre avant d’aller se coucher.
Le lendemain, elle se rendit d’un bon pas à son entretien. Chaque matin, une IA de YAPPY ! calculait pour elle le chemin le plus sûr pour éviter toute mauvaise rencontre, elle avait pu paramétrer l’application comme elle le souhaitait, disponible gratuitement, au code source ouvert, plus de 10 000 plugins étaient disponibles, une communauté très active en développait de nouveaux chaque jour, documentait les cartes et les risques locaux associés à chaque quartier. Certain plug-in étaient mieux vus que d'autres, et certains carrément mal famés. Mieux, on pouvait activer la géolocalisation pour partager de manière anonyme et sécurisée des informations sur notre passage, pour permettre aux algorithmes présents sur d’autres machines d’améliorer les chemins d’autres utilisateurs. Des algorithmes répartis chiffraient et déchiffraient les données de manières anonymes, utilisaient des algorithmes probabilistes avancés pour empêcher toute désanonymisation et il était peu probable qu’un jour quelqu’un seul aie la puissance nécessaire pour désanonymiser tous ces flux de données. En quelques secondes, les informations fusaient sur le réseau 6G, rejoignaient les fibres et se dispersaient parmi les utilisateurs pour améliorer le quotidien de chacun en échangeant des tas d’informations bien plus efficacement que ne le font les humains.
Kyana avait rendez-vous un peu derrière le château de Compiègne, dans des quartiers dont la note s’était dégradée au fil du temps, elle avait quitté la rue du Vivier Corax où elle habitait, et l’algorithme avait émis plusieurs chemins, son extension MAP$ en avait ajouté quelques-uns rémunérés quelques euros si elle consentait à partager les vidéos prouvant qu’elle avait suivi son itinéraire, c’était très facile à faire, à peine quelques coups de pouce sur l’application et elle pouvait justifier du passage de manière anonyme. Un peu à court d’argent, elle avait pris un chemin à peine plus long, mais très sûr et lui permettant de rentabiliser, elle avait en plus quelques courses à faire et l’itinéraire lui permettait cette latitude. Il lui fallait passer par la rue Sainte Corneille, la grande rue du marché, qui menait à la Mairie. Elle pouvait même gagner 0.20€ supplémentaires si elle consentait à rentrer dans certains magasins mais elle était un peu pressée et n’avait jamais trouvé la chose très rentable.

Elle traversa rapidement la rue et passa devant l’agence Framacorp où trônait fièrement sa devise : « La route est longue, mais la voie est sûre ». Et c’était vrai, le logiciel libre, après quelques débuts difficiles, était devenu invasif, on ne pouvait s’opposer à sa progression et chaque logiciel libre qui prenait la place de son homologue propriétaire n’était jamais délogé. Ainsi toutes les entreprises, où qu’elles soient, quelles que soient leur taille, n’avaient pas pu rester concurrentielles face à des fondations embauchant à peine une dizaine de salariés transformés en surhumains par la puissance du numériques, et le rêve était devenu réalité, le logiciel libre avait gagné. Le symbolique rachat de la marque GAFAM pour quelques millions d’euros par la fondation Framasoft pour des services libres, sûrs et anonymes avait marqué la fin d’une ère et le début d’une ère de liberté.
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Elle longea la mairie, atteignit le château et trouva rapidement son chemin à travers les rues à peine remplies. La fin de son trajet était quasiment déserte : la rue où elle avait rendez-vous était l’une des plus mal évaluées de la ville, et aucun point d’importance n’y était référencé. On l’invita à s’installer, à lire brièvement quelques conditions de confidentialités préalables à un entretien d’embauche, ainsi qu’une dizaine de chartes éthiques à respecter.
« Seriez-vous disposée à nous soumettre votre indice de citoyenneté ? Bien entendu, cela n’est pas obligatoire, vous pouvez totalement refuser, cela n’aura aucune conséquence, et une fois les vérifications de routine pour s’assurer qu’il n’est pas contrefait, nous nous engagerons solennellement à ne pas le garder ni à le communiquer à des tiers de confiance ».

Il n’était pas obligatoire de s’y soumettre, et la loi interdisait formellement de l’utiliser pour décider de l’embauche d’un candidat, de plus, les rares entreprises qui avaient essayé de s’en servir ou de les stocker avaient eu de lourds ennuis judiciaires : toutes celles qui s’étaient faites prendre avaient coulé, et il était impensable que la pratique fût courante. On racontait d’ailleurs que les recruteuses ne le regardaient même pas, et qu’elles s’intéressaient souvent uniquement à la réaction de l’intéressé, et aussi pour s’assurer que la personne en face d’elles n’était pas un repris de justice. Kyana esquissa un léger sourire, elle s’y attendait, elle sortit son téléphone en guise d’acceptation.
Il fallait un peu de patience pour calculer ce fameux indice, il était calculé en direct à partir d’informations disponibles sur le réseau : applications installées, chemins parcourus ces derniers mois, métiers des amis, tout était passé au crible. D’abord, une machine dédiée s’assurait de la validité de l’application installée sur le smartphone, puis celui-ci contactait la toile entière en utilisant son identité propre et inviolable, ses requêtes parcourait toutes sortes de câbles, réseaux Wi-Fi domestiques, véritables arrêtes de cette carcasse métallique que constituait la terre, pour rejoindre vaste quantité d’ordinateurs, téléphones, aspirateurs connectés ou les quelques rares datacenters ayant survécu à la nouvelle ère. Chacun envoyait une partie des données nécessaires au calcul, le processus était totalement opaque, mais une fois de plus, parfaitement optimisé pour garantir un anonymat total.

Le système était révolutionnaire, il analysait tout et allait obtenir des preuves partout où il pouvait : par exemple, chacune des deux-cent caméras sur le chemin de l’aller avaient enregistré son passage et il était possible de leur demander des preuves de ce passage. Ainsi, sur la base du volontariat, on pouvait prouver que l’on n’était pas en manifestation à tel ou tel moment, ou à telle ou telle réunion politique.
On pouvait ainsi prouver sa bonne foi sur des tas de sujets : logiciels installés sur vos diverses machines, casier judiciaire, vie de famille, compte en banque, et ce sans jamais compromettre aucune information importante. Bien sûr, de nombreuses personnes n’étaient pas dans le réseau, souvent par conviction, ce qui faussait parfois certains indices, mais celui-ci était tout de même globalement fiable.
Elle profita du laps de temps pour regarder l’endroit où elle était, un endroit très rassurant, lieu de connaissance et de tranquillité.

Le bureau était assez sombre mais très reposant : la lumière entrait par la fenêtre derrière Kyana et venait directement éclairer le mur bleu derrière l’examinateur. Il était assez vide et sa douce couleur pastel s’intégrait parfaitement avec la petite étagère blanche d’un style résolument moderne sur laquelle étaient posés des livres qui avaient marqué les dernières décennies La première des libertés, c’est la sécurité, de Georges Goldman ou encore la guerre économique, c’est la paix sociale, de André de Gouges. Des livres fondateurs de la géopolitique de ce milieu de siècle tourmenté.
En abaissant un le regard, elle pouvait observer le bureau sur lequel trônaient un certain nombre de dossiers en carton de toutes les couleurs où étaient écrit dans un français approximatif les noms de différents candidats. Le sien, rose saumon, était ouvert et l’examinateur écrivait à la main certains renseignements mais elle ne parvint pas à lire : cette écriture valait bien tous les systèmes de chiffrement du monde. L’entretien dura une vingtaine de minutes et elle repartit chez elle, il s’était bien déroulé et le recruteur avait paru intéressé par toute la discussion qu’ils avaient eue, elle rentra sans encombre. Allumage d'ordinateur. Vérification des paquets. Mails. Un de plus aujourd'hui.
« Madame,
Nous avons le regret de vous informer que votre profil ne correspond pas à celui recherché, nous vous souhaitons du courage dans votre recherche d’emploi,
Toutefois, si votre intérêt pour notre entreprise est sincère, nous pouvons envisager de vous proposer un volontariat de quelques mois pour vous permettre d’améliorer au mieux votre curriculum vitae et découvrir de nouvelles expériences, voire, qui sait, intégrer un jour notre belle entreprise.
Bien cordialement,
Philippe M., chargé de recrutement pour AESIS security systems. »
Avant de se coucher, elle reprit la lecture de l’ouvrage qu’elle avait commencé la veille, qui compilait un ensemble d’articles de blogs aujourd’hui supprimés du site officiel de framacorp et entama son nouveau chapitre : « Déframasoftisons internet ». Étonnant. Curieuse idée que de penser que le logiciel libre ne suffisait pas à garantir la liberté.